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Auteur Sujet: Comment se faire braquer: mode d'emploi  (Lu 822 fois)

17 novembre 2018 à 17:32:17
Lu 822 fois

cosmikvratch


-Attention roman, si vous n'avez pas le temps, allez directement à la fin pour la conclusion!-

Le récit d'Aleksi me donne envie de me lancer à mon tour pour décrire un braquage (classique, et bien mérité) dont j'ai été victime il y a 2 ans. C'est un sujet de moqueries pour mes collègues, vous allez voir pourquoi: j'ai fait à peu près toutes les erreurs possibles! J'espère que ça peut permettre à d'autres gens d'éviter ça.

Je ne condense pas le texte, pour documenter l'état d'esprit qui peut mener à ce genre de mauvais choix...

Le contexte:
2016, Je suis au milieu d'une mission de 9 mois dans un pays en pleine guerre civile. J'y ai fait face à des situations parmi les plus horribles, stressantes et dangereuses que j'aie vécu... en particulier peu de temps avant les évènements décrits ci-dessous.

J'arrive à Dar Es Salaam pour prendre l'avion, sur le chemin du retour au boulot après mes 2 semaines de break, où j'ai randonné dans les montagnes Tanzaniennes. Grosses nuits, bonne bière, Chouettes rencontres, paysages superbes...  Je suis heureux, reposé et détendu, contrairement à 2 semaines plus tôt. J'ai principalement dormi chez des habitants, été invité à manger... donc il me reste plusieurs centaines de dollars car je n'ai presque rien dépensé.

Les évènements:
J'arrive en bus dans la ville vers 16h, et mon avion ne décolle pas avant quelques heures (minuit il me semble)... Je décide d'arpenter le quartier, qui semble assez paisible, même si quel que soit le pays les quartiers des gares routières sont en général pas super recommandables. J'ai mon Duffel North Face sur le dos, qui n'est pas plein et un peu vieillot, mais qui me signale comme touriste . Ca ne doit quand même pas être super flagrant: les gens m'adressent régulièrement la parole en Swahili, et sont visiblement étonnés que je ne le parle pas.(il y a beaucoup de blancs habitant à Dar Es Salaam)
J'avais dormi une nuit à l'hôtel dans ce quartier à l'aller 2 semaines plus tôt, et je m'étais un peu balladé sans problème, donc je ne suis pas spécialement sur mes gardes.

Je me pose sur un tabouret de buvette dans une ruelle assez animée pour boire une bière. Je regarde les gens passer, plaisante avec les filles (prostituées) qui cherchent à me draguer (recruter comme client). L'ambiance est assez bon enfant. Au bout d'une heure ou 2, je commence à avoir faim, et il y a un boui-boui à 50 mètres. Je fais donc quelques pas, m'asseois en terrasse, commande à manger et continue à boire de la bière: c'est mon dernier jour de vacances! (je dois bien être à 2 litres).
Un jeune gars tout maigrichon s'asseoit à la table d'à côté et commande un coca. J'entame joyeusement la conversation. Quelques minutes plus tard nous sommes assis à la même table et il me raconte sa vie, nous parlons politique, religion... bref, le parfait compagnon de soirée.

Au bout de quelques minutes je lui explique que je vais bientôt partir pour l'aéroport, et son visage s'éclaire: il a une voiture! Il peut m'amener si je lui rembourse l'essence! Nous discutons encore un demi-heure, puis il part chercher la voiture, il en a pour 20 minutes, je n'ai qu'à l'attendre en terrasse!

J'attends tranquillement pendant au moins 45 minutes, et me fais aborder au moins 2 fois par des chauffeurs qui me proposent un trajet, à un prix que je trouve trop élevé, même si je commence à me demander si mon ami va finir par se pointer...

le soir commence à tomber, et enfin, je vois une voiture s'approcher (c'est une ruelle cabossée il y a très peu de circulation). C'est une vieille mercedes au vitres teintées noires (totalement opaques)... et mon “ami” est seulement passager, c'est un grand gaillard bien charpenté qui est au volant. Il me serre la main d'un air cordial, et ouvre le coffre pour y mettre mon sac...

Je trouve la situation un peu louche, mais il commence à être tard, les mecs sont sympa... après quelques secondes d'hésitation je pose le sac dans le coffre et monte à l'arrière de la voiture... Je suis à présent sur mes gardes, mais il est trop tard, le piège est déjà refermé et je ne le sais pas.

Le braquage
La voiture roule jusqu'au grand boulevard, je me détends un peu... puis elle oblique dans une ruelle et s'arrête. Mon “ami” sur le siège passager me souhaite un bonne soirée et bondit hors de la voiture.
Je proteste en souriant, tente d'ouvrire ma portière qui se révèle verrouillée... J'ai compris, même si je ne le montre pas. Mon “ami” disparaît.
Après quelques secondes à l'arrêt, les 2 portières arrières s'ouvrent en même temps et 2 jeunes gars rentrent de chaque côté, en riant, mais très énergiquement. Je suis pris en sandwich. Ils se débrouillent pour mettre mes bras derrière eux, en disant que c'est pour avoir plus de place, on est 5 à l'arrière)... je ne peux plus bouger. Un type nettement plus âgé au visage fermé monde à l'avant (le leader). La voiture repart.
L'atmosphère dans la voiture est rieuse et surexcitée... Tout le monde me pose des questions...
Je joue à l'idiot, me disant que tant que ça reste cordial les violences sont moins probables...

Après quelques détours dans des ruelles, il fait maintenant nuit. La voiture s'arrête, le chauffeur se retourne et me dit “we are gangsters”. Je fais mine de ne pas comprendre... il me montre un flingue sans le pointer sur moi... je ne peux plus faire semblant de ne pas comprendre. Je dis “ah ok, I am not lucky”, et ne fais pas un geste, reste paisible, limite souriant. Pendant tout ce qui suit je discute avec tout le monde en permanence, essayant d'éviter un silence pesant...

Ils prennent le sac sans le coffre dans la voiture, et le fouillent tranquillement pendant au moins 15 minutes, m'enlèvent ma montre, ma chemise, mes chaussures... Ils trouvent tout mon cash (caché dans différents endroits, chaussettes, sous les semelles des chaussures...). Je ne leur indique pas mais ne proteste pas. Il y  a plus de 600 dollars, ils sont surexcités, ils ne s'attendaient pas à autant!

Ils finissent par trouver ma carte bleue, et me demandent mon code. Je tente de négocier en leur disant qu'ils ont déjà beaucoup... mais le ton monte un peu et je décide de ne pas prendre le risque ; La voiture nous conduit à plusieurs distributeurs, au final ils retirent jusqu'à la limite de ma carte.

Nous sommes en route vers le boss, ils me demandent de lui dire que je n'avais que 200 dollars sur moi... je leur explique que je ne vais pas mentir, ça les rend nerveux... puis je dis d'accord comme si je leur rendais un service. Ils se détendent et redeviennent “amicaux”.

Une fois le boss “livré” (il ne me pose pas de question finalement); La voiture repart, roule 10 minutes et s'arrête dans une ruelle déserte. Ils me rendent mon passeport et mes chaussures et me disent de sortir. Je refuse, expliquant en souriant qu'il me faut mon téléphone (un nokia pourri) car il y a tous mes contacts pros dedans, mon ordi pro (un vieux thinkpad), qui ne vaudra rien à la revente... et de fil en aiguille ils me rendent aussi mon sac, mon camescope... et de l'argent pour prendre un touk touk pour l'aéroport!

Le chauffeur m'accompagne également à pied jusqu'à un arrêt de rickshaw, et m'explique qu'ici je ne risque rien et peux aller à l'aéroport en toute sécurité!

Au total suis resté dans cette voiture entre 1h30 et 2h... on est à la limite du kidnapping >:(

J'arrive à temps à l'aéroport pour prendre mon avion, retouve mes collègues en mission... et il me faut au moins 3 jours pour oser leur avouer tout penaud ce qui m'est arrivé tellement je me sens stupide!

Analyse:
comme mon récit est déjà une tartine, voici la liste succinte non exhaustive des erreurs que j'estime avoir commis

Erreur principale: faire un trajet à Dar Es Salam dans un véhicule qui n'est pas un taxi officiel!!!
après quelques recherches ce type de braquages est  extrèmement connu!

Ci joint le premier résultat google pour la recherche “conseil dar es salaam”
https://www.routard.com/forum_message/4002066/conseils_de_securite_dar_es_salaam.htm

Ce que j'aurais dû faire: aller à l'hôtel (proche) où j'avais dormi 2 semaines plus tôt, et demander à la éeception de me commander un taxi, et m'assurer que le numéro de plaque est noté par le gardien à l'entrée avant de partir

erreurs accessoires:
-ne pas se renseigner sur l'endroit/le pays visité (trop pris par le contexte hardcore de la mission, pour moi la Tanzanie c'était le pays des bisounours)
-choisir de trainer dans le quartier d'une gare routière
-consommation d'alcool
-aller dans un restaurant en vue du bar ou j'avais passé pas mal de temps en vue (j'étais sans doute déjà repéré)
-ne pas me méfier d'un “ami de soirée” parce qu'il est sympa et gringalet
-ne pas changer d'avis devant la gueule “mafieuse” de la voiture et le changement de conducteur


Les bonnes décisions:
-rester cordial et ne pas chercher à résister
-avoir pas mal de cash avec moi (un peu un hasard en fait, mais ça a sans doute contribué à ce que tout se passe “bien” et sans violences)

Les décision à discuter, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez!
-donner mon code de carte bleue (j'ai l'impression que je n'avais pas le choix)
-marchander pour récupérer une partie de mes affaires (ça m'a paru possible sur le moment, mais c'était peut-être risqué?)
-je n'ai pas porté plainte... principalement parce que j'avais mon avion à prendre, mais aussi parce que sur le moment je me sentais tellement honteux et stupide d'être tombé dans ce panneau énorme... je n'ai même pas essayé par exemple de contacter ma banque pour la partie “retrait d'argent”

commentaire personnel:
Dans plein de contextes similaires je fais d'habitude beaucoup plus gaffe! Ce qui est pour moi le plus intéressant dans cette histoire c'est que je savais parfaitement que je faisais de mauvais choix... mais mon état d'esprit était tel que j'avais décidé de m'en foutre, je me sentais invulnérable...
Ce qui m'a foutu dedans, c'est clairement le contraste entre le contexte très hardcore de mon pays de mission et la Tanzanie, qui faisait paraître Dar Es Salaam comme une ville très calme et très sûre... (ce qui est vrai dans l'absolu en comparaison).

Voilà, n'hésitez pas si vous avez des conseils, des questions... ou des moqueries (bien méritées)
Life's a bitch (and then you die)

17 novembre 2018 à 18:08:55
Réponse #1

Aleksi


Salut Cosmikvratch !

Effectivement, c'est le mode d'emploie du comment se faire braquer  ;D. En même temps, parfois, on a envie relâcher la tension et de dire et m*rde, allons-y après tout. Surtout après quelques verres. Je ne peux pas te jeter la pierre !
Une remarque concernant l'alcool. Un ami qui a pas mal baroudé en Afrique, pourtant relativement porté sur la boisson (de manière raisonnablement récréative hein), m'a dit que pour lui il est hors de question d'être alcoolisé en dehors de sa chambre d’hôtel avec ses amis ou sa compagne. On devient proie.

Dans un autre contexte, à chaque fois que j'ai parlé à des voyageurs rencontré en chemin qui enchaînaient les expériences de vols, braquages, abus de toutes sortes, c'était toujours des fêtards, le genre à aller de fêtes en fêtes pendant leur tour du monde. Sur la route je ne bois quasi jamais, à l'exception d'un peu de pinard exceptionnellement. En plusieurs années, je ne me suis jamais fais braqué dans la rue, à la grande surprise des autres voyageurs... Et pourtant j'ai passé des centaines de nuits dans la rue, justement.

Pour moi le facteur numéro 1 c'est donc le fait que tu sois un peu alcoolisé, suffisamment pour accepter quelque chose que tu n'accepterai pas en état normal. Aussi, le fait que d'autres te voient publiquement boire, seul.

Pour le code de carte, je changerai et le mettrai dans les bonnes décisions que tu as prise. Complètement !
Le fait de marchander, je pense que tu as évalué toi même de l'atmosphère et l'attitude des types et tu as vu une fenêtre. Difficile de juger.

Je crois que tu as déjà super bien analysé la situation toi même. Une question cependant. Qu'est ce qui t'a empêché de changer d'avis en voyant que le plan n'était pas exactement celui prévu (le mec part un peu longtemps, genre le temps d'organiser un truc nul quoi, il revient accompagné, etc). La pression de rater ton avion ? Le fait de te dire "oh puis m*rde, si on peut même plus vivre et se faire confiance les uns les autres, hips ;D" ?. Baptisator avait parlé de l'instinct de l’auto-stoppeur au moment de monter -ou pas- dans une voiture. Que disais ton "instinct auto-stoppeur" à ce moment ?

Je pense que tu as eu la bonne attitude autrement, aucune violence grâce à ta coopération. A part d'accepter de monter dans la voiture  ;).

A plus !
Quand ma compagne et partenaire d'aventure se décide à publier quelques photos : http://eetiski.tumblr.com/

17 novembre 2018 à 18:31:55
Réponse #2

cosmikvratch


merci pour ton retour!

Pour moi le facteur numéro 1 c'est donc le fait que tu sois un peu alcoolisé, suffisamment pour accepter quelque chose que tu n'accepterai pas en état normal. Aussi, le fait que d'autres te voient publiquement boire, seul.

tu as raison. Je n'irai pas jusqu'à ce que fait ton pote... mais clairement boire seul en public c'est pas une bonne idée, comme je ne le fais quasi jamais je n'avais pas réalisé que ça fait une belle cible. bien noté merci! ;)

Qu'est ce qui t'a empêché de changer d'avis en voyant que le plan n'était pas exactement celui prévu (le mec part un peu longtemps, genre le temps d'organiser un truc nul quoi, il revient accompagné, etc). La pression de rater ton avion ? Le fait de te dire "oh puis m*rde, si on peut même plus vivre et se faire confiance les uns les autres, hips ;D" ?. Baptisator avait parlé de l'instinct de l’auto-stoppeur au moment de monter -ou pas- dans une voiture. Que disais ton "instinct auto-stoppeur" à ce moment ?

mon instinct était le bon (ça pue)... pourquoi je ne l'ai pas suivi?
-alcool: probablement, fausse le jugement
-état d'esprit trop détendu et confiant après de super vacances
-pointe d'adrénaline de faire un truc "pas raisonnable", mais quand même beaucoup moins dangereux que ce que je faisais en mission (relativisation)
-plaisir débile d'avoir trouvé un bon plan pour aller pas cher à l'aéroport (alors que comme je l'ai dit j'avais plein de cash)... que je ne voulais pas abandonner. ça me fait penser à la théorie des coûts irrécupérables, super bien expliqué ici: https://youtu.be/GCmfXMMhRzk


Life's a bitch (and then you die)

17 novembre 2018 à 22:09:01
Réponse #3

promeneur4d


Merci pour vos posts, (Aleksi aussi, mais j'ai rien à y dire...)

Cosmikvratch: Ton poste me fait aussi penser à la technique de manipulation du "pied dans la porte", et du fait de faire ce qu'on a déjà dit. Si je dis oui je vais dire oui une deuxieme fois. Y a aussi un truc de manipulation pour te faire etre en accord avec toi-meme si tu achètes. C'est très difficile de sortir de ce schema de pensée, même si les souks de divers pays les apprennent bien.
(J'ai pas vu ta vidéo, mais la théorie des couts irrécupérables pourrait être similaire)

C'est vachement difficile d'avoir l'équilibre entre dire oui, ouvert, prêt pour du nouveau, et safe. D'avoir un point de sortie "social" d'une situation sans passer pour un con (mais en être un finalement. Je cause pour moi...)
Si 86% de la population d'un pays veut pas d'OGM dans les champs et qu'ils sont plantés quand même, peut on parler de démocratie?

18 novembre 2018 à 11:40:51
Réponse #4

Klaus


Super retour, merci d'avoir pris le temps d'écrire !

mon instinct était le bon (ça pue)... pourquoi je ne l'ai pas suivi?
-alcool: probablement, fausse le jugement
-état d'esprit trop détendu et confiant après de super vacances
-pointe d'adrénaline de faire un truc "pas raisonnable", mais quand même beaucoup moins dangereux que ce que je faisais en mission (relativisation)
-plaisir débile d'avoir trouvé un bon plan pour aller pas cher à l'aéroport (alors que comme je l'ai dit j'avais plein de cash)... que je ne voulais pas abandonner. ça me fait penser à la théorie des coûts irrécupérables

L'alcool désinhibe, donne envie de passer de l'autre côté de la ligne, ou au moins d'être juste au bord... Tu l'exprime très bien avec tes mots "pas raisonnable" et "plaisir débile". Peut-être donc réfléchir à "comment boire", "où boire" et "avec qui boire" en mission / déplacement?

Le fait de boire seul au même endroit, dans un endroit inconnu, c'est sûr que tu as été clairement harponné. Sans être rond, tu étais certainement identifié - à juste titre, d'ailleurs - comme celui qui se laisserait plus faire qu'un autre...

Pour le code de carte bleue, évidemment tu as bien de fait de lâcher! Ta vie et ton intégrité physique valent plus que quelques centaines ou même milliers de dollars. Quand au matos, finalement tu n'avais pas - plus - grand chose à perdre, donc autant négocier la restitution si ça paraissait jouable.
Hic et nunc, age quod agis et memento mori

 


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