(je m'excuse si je n'ai pas choisi le bon endroit pour poster, il me semblait pertinent de vous montrer ce texte)
Ici un extrait du livre de B. Bettelheim (déjà évoqué sur ce forum mais pas pour son livre Survivre duquel je tire cet extrait).
Bettelheim aborde ici le grand succès connu par un film et une pièce de théâtre parus il y a quelques dizaines d'années maintenant au sujet d'Anne Frank, et il vise aussi le succès connu par le livre Le Journal d'Anne Frank. Il y donne un éclairage différent, survivaliste, psycho/sociologue aussi.
Je n'ai retranscrit qu'un court extrait, lire toute son analyse vaut vraiment la peine.
"L'idée de la famille Frank, selon laquelle la vie pouvait continuer comme avant, semble l'avoir conduite à coup sûr à sa destruction. En portant aux nues la vie que les Frank ont menée dans leur cachette, et en omettant d'examiner si leur choix était raisonnable et efficace, nous pouvons nous permettre d'ignorer la leçon essentielle de leur histoire : qu'une telle attitude peut être fatale dans des circonstances extrêmes.
Tandis que les Frank se préparaient à se réfugier passivement dans leur cache, des milliers d'autres juifs, en Hollande, comme dans d'autres pays d'Europe occupés par lmes nazis, essayaient de s'échapper vers le monde libre, pour survivre et/ou pour combattre.
D'autres, incapables de s'échapper, renonçaient à la vie de famille et se réfugiaient séparément dans dans différents foyers non juifs. d'après le Journal, nous comprenons que le plus grand désir de la famille Frank était de continuer de vivre autant que possible comme ils avaient coutume de le faire dans des temps plus heureux.
La petite Anne, elle aussi, ne désirait qu'une chose : continuer de vivre comme d'habitude; et comment aurait-elle pu échapper au ùmodèle de vie que prévoyaient pour elle ses parents ? Mais son destin n'est pas inéluctable, et il n'avait rien d'héroïque; ce fut un destin terrible, mais également insensé. Anne avait une bonne chance de survivre, comme tant d'enfants juifs en Hollande.
Mais, pour survivre, elle aurait dû quitter ses parents pour vivre, comme si elle était leur propre fille, chez des Hollandais non juifs; c'est ce que ses parents auraient dû prévoir pour elle.
Quiconque était sensible à l'évidence savait, à l'époque, que la façon la plus difficile de se cacher était de le faire en famille; qu'en se cachant par groupes on augmentait les risques d'être découvert par les SS; et que, en cas d'arrestation, tout le monde était perdu. Quand un membre de la famille qui se cachait seul était pris, les autres avaient une chance de survivre. Les Frank entretenaient d'excellents rapports avec des familles chrétiennes qui auraient pu les héberger séparément. Mais ils voulaient par-dessus tout prolonger leur vie familiale, qui leur était si chère... désir compréhensible mais tout à fait irréaliste dans le congtexte de l'époque. Adopter l'autre solution, c'était pour eux non seulement renoncer à vivre ensemble, mais aussi prendre pleinement conscience du danger qui menaçait leur vie.
Les Frank ont été incapables d'admettre que le fait de rester en famille comme avant l'invasion nazie n'était plus une façon de vivre souhaitable, malgré tout l'amour qu'ils éprouvaient les uns pour les autres; leur comportement, comme celui des personnes qui ont agi comme eux, était en fait le plus périlleux. Mais même si on admet leur volonté de ne pas se séparer, il faut reconnaître qu'ils ne se sont absolument pas préparés à ce qui devait presque à coup sûr arriver.
Il est quasiment certain que les Frank, qui avaient remarquablement organisé leur retraite, malgré les difficultés, et qui, effectivement, ont réussi à se cacher pendant un certain temps, auraient très bien pu, s'ils l'avaient voulu, se procurer des armes.
S'il avait eu un revolver, Mr Frank aurait pu abattre au moins un des deux "verts" venus les arrêter. Les effectifs de cette police étaient très limités, et la perte d'un SS pour chaque juif arrêté aurait considérablement gêné le fonctionnement de l'Etat policier. Même un couteau de boucher, facile à emporter dans leur cachette, aurait pu être utilisé pour leur défense. Le destin des Frank n'aurait guère été différent puisque, finalement, ils ont tous péri, à l'exception du père. Mais ils auraient pu vendre chèrement leur vie, au lieu de marcher à la mort. Cependant, alors qu'on peut supposer que Mr Frank se serait battu courageusement, comme on sait qu'il le fit lors de la Première Guerre Mondiale, il n'est pas donné à n'importe qui de décider de tuer ceux qui viennent pour tuer; mais la plupart de ceux qui n'envisageraient pas volontier cete solution réagiraient tout autrement s'il ne s'agissait pas seulement de leur propre vie, mais aussi de celle de leur femme et de leurs deux filles.
La question d'un plan d'évasion en cas de découverte est totalement différente.
La cache des Frank n'avait qu'un seul et unique accès. Malgré cela, pendant des mois, ils n'ont rien fait pour y remédier. De même, ils n'ont prévu aucun plan de fuite; par exemple, un membre de la famille, vraisemblablement le père, aurait pu essayer de retenir les policiers dans l'étroite entrée - peut-être même en se battant avec eux comme il a été dit plus haut - donnant ainsi aux autres une chance de s'enfuir, soit par le toit des maisons voisines, soit par une échelle qui les aurait fait accéder à l'allée qui se trouvait derrière leur maison.
Pour cela, il aurait fallu qu'ils reconnaissent et acceptent l'idée qu'ils se trouvaient dans une situation critique et qu'ils pensent sérieusement à ce qu'ils devaient faire pour se préparer à l'affronter.
(...) (Marga Minco est ici évoquée comme une histoire parallèle à celle d'Anne Frank mais qui diffère de par l'exemple de survie qui y est donné.)
Ce ne sont donc pas les Frank que j'entends critiquer, mais seulement l'admiration universelle qui a été décernée à leur façon d'affronter leur situation, ou plutôt de ne pas l'affronter."