Un week-end de Pâques entre copains, une certaine année dans la si belle Ardèche
Ces gars, se sont une dizaine de joyeux garçons rencontrés en mission boulot vers Grenoble. Tous disons vingt ans. Ils mont entendu un jour discuter haute montagne et désiraient une sortie initiation. Leur règle est de tous les mois pratiquer une activité différente inconnue, seulement des garçons, de la joie simple, à boire et surtout pas de fille. Je les ai dissuadé car je ne les connais pas sur le terrain, et pour moi seul dix cest trop Ils ont déjà fait parcours de golf, karting, skis en station, bowling, saut à lélastique, etc. Maintenant je les connais, ce sont dinséparables bon copains. Jétais libre ce week-end et pourquoi ne pas les accompagner dans leur trip en Ardèche. Je nai pas été déçu car ce sont des gars simples et entiers, ils croquent la vie et pour lambiance vraiment, mais alors vraiment ils assurent car ce nest avec eux que du plaisir.
Mais maintenant, cest sûr, le mois prochains ils loueront des chevaux de randonnée et je ferais ma sortie tout seul en Oisans, qui sait un équipier confirmé de cordée, ça se trouve encore.
La Dent Noire un bloc de rocher qui semble avoir été lancé par un géant dans le cours deau de la gorge.
L'été ce nest quun simple gros caillou à éviter dans la rivière, par contre au printemps le niveau d'eau est bien plus haut et un fort courant percute cet îlot et se répartit inégalement de part et dautre créant un rapide. Laventure est que sans topo, nous ne savons pas où il se situe. Après quelques rapides où certains ont dessalé aux grands rires des autres, cest notre dernière difficulté. Il ne faut pas sy cogner ni plaquer le canoë qui se mettrait alors en cravate, plié en deux par la masse et lafflux du courant, canoéiste éjecté ou coincé dedans. Nous sommes en touristes lambda, personne na pratiqué le canoë, je suis le seul à avoir un sac à dos et un casque.
(Photo du site géo.fr)
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Un calme plan deau élargi et assez long précède la Dent. Nous sommes trois, suivent encore deux, et le gros de la troupe six gars ayant lâché les pagaies, brassardés aux coudes à coudes et chantant à tue-tête, une franche rigolade après les quelques bains forcés des rapides précédents. Au loin un trainard, le compte y est. Dun coup voilà cest La dent Noire, pas si impressionnante que cela. Je suis dans les quelques premiers à éviter lécueil par la droite dans le courant. Un demi-tour en remontant légèrement pour voir comment vont sen sortir les autres: Les six se désolidarisent trop tard pour sécarter. Un des bateaux du milieu se renverse, personne ne peut rependre les pagaies, le sort les a uni.
.. Et là de voir arriver deux gars à leau, embarcations retournées, des bidons, un nageur, un gilet jaune tout seul, un demi bateau, plein des pagaies, un autre demi bateau et encore des bidons. Les trois canoës restant sont plaqués et piégés contre le rocher. Non un gars plonge du canoë extérieur, ses jambes restent prises, le restant du corps disparaît sous leau. Nous ne voyons que deux genoux. Ce nouvel ensemble de résistance au courant fait que salutairement le canoë lentement pivote, se détache doucement du paquet collé au rocher, et pends le flux du rapide. Nous sommes alors soulagé de voir un nageur rigolard réapparaître trente mètres en aval nageant vers la grève où attendent les deux premiers qui récupèrent épaves humaines, matérielles et ustensiles. Du côté du rocher un gars sextirpe aussi des débris et arrive à monter sur lécueil. Le retardataire passe par la gauche au courant moindre mais encombrés de branchages auxquels il arrime son embarcation et rejoint lautre à la nage sur le rocher. Ils nous font des signes désespérés car narrivent pas à dégager les deux bateaux vides qui plaquent le dernier malheureux, aplati contre la roche. Les deux embarcations sont réduites à létat de plaques souples enroulées autour de lui. Leau est froide, tout cela a duré au pif mentalement pour moi moins de deux minutes. Je fait un top chrono à ma montre et vais les rejoindre en pagayant, le courant est nul à laval du rocher.
Serge, appelons le ainsi pour lhistoire -qui se reconnaîtra sûrement sil lit un jour- est écrasé par deux carcasses aplaties de bateaux. Il redresse la tête en arrière au plus haut car les remous lui lèchent les narines. Un copain charitable doit tenir la main devant son visage, faire écran à leau en lui permettant de respirer par la bouche. Nous arrivons tous, il tient le coup et ne perd aucun moral. Qui dans leau, tirant sur le bout de longe, arc-boutés les pieds contre la muraille ou assis sur le bord et repoussant des pieds, à huit personnes nous ne pouvons écarter un seul canoë. Chaque fois cest lespoir nous y sommes presque, puis la masse liquide reprend le dessus, bien trois à quatre vaines minutes en plus.
A chaque interrogation, il nous sourit courageusement quil tient bien le coup, ses lèvres sont bleues Un autre gars relaie le premier qui a la main glacée dans leau froide. Un couvercle de bidon aurait suffit, pas moyen dy retourner, toutes nos forces doivent être rassemblées ici.
Et lidée, mes 25 mètre de kevlar dans le sac à dos, vite une attache à lanneau du canoë, une boucle à lautre bout, un moufflage improvisé de mousquetons, un morceau de grosse branche dans cette boucle du côté de la rive aux branchages, et même scénario que précédemment pour ceux qui restent au rocher. On tire, on pousse, des embarcations sarrêtent et leurs occupants nous rejoignent à la manuvre. Le canoë extérieur est décollé mollement, glisse sous nos tractions et file dans le courant, cest déjà un de moins.
Là, il ne parle plus Serge, mais fait encore les clins dyeux que ça va et tremblote un peu nerveusement, et cest neuf minutes maintenant. Vite ré attache au dernier bateau, on pousse, on tire, le morceau de branche casse, vite un autre les bénévoles sont de plus en plus nombreux. Rien à faire, cest comme une bâche plaquée par le courant, certains essaient de découper au couteau vainement cette carcasse. Onze minutes. Un professionnel passe avec ses clients, il les laisse en famille sur le ferme de lautre rive car il a vu.
Serge ne lutte plus, il na plus de regard, il ne tremble plus et ses paupières ont tendance à retomber. Les copains lui claquettent les joues : « tiens le coup, reste avec nous ». Lhomme a tout capté, il a une corde aussi, vite une autre attache, nous décollons dun côté, lui file avec sa corde dans le courant et cet emplâtre de plastoc déformé dégage au fil de leau dans lArdèche. Quatorze minutes! Six paires de bras, Serge est hissé sur le rocher. On le bouchonne, on le frictionne, le cajole, on le déshabille à moitié, vite une polaire, une autre encore, du chaud, du sec.
Quinze minutes: Le soleil brille encore plus, Serge nous sourit, son regard aussi brille et nous signifie quil ne sest rien passé, tout va bene. Il est heureux, il veut parler, il va parler et il parle:
« Une clope Bon Dieu! »
Farniente sur la grève aux galets, puis notre repas : les flûtes de pain sont en bouillies à cause de bidons mal vissés et elles font le régal des poissons. Il nous reste des cubis de vin rouge absolument intacts, quelle chance! Le jambon cuit et camembert marinent dans les emballages détrempés, on égoutte, on bouffe et on boit. Ce sont nos petits congés de Pâques nous bronzons au soleil du printemps, les vêtements sèchent.
Retour chez le loueur, lhomme est déjà au courant. Il est charmant, trois embarcations sont détruites dont deux modèles trèèès onéreux et absolument iin-cass-ables achetés pour tester. Toutes nos cautions nous sont intégralement rendues, lassurance paiera et il fera baisser les futurs prix au représentant. Notre retour au bercail est sans histoire.
PS - Le fait est réel. Renseignez-vous sur la température de leau de lArdèche grossie au printemps et celle de lOcéan
14 minutes à tenir ainsi compressé, cest vous montrer la belle capacité sur la performance à la survie dun organisme jeune et mâle (il ny a pas de fille dans ce récit !) de vingt ans.
JL mazel © petit récit écrit pour le blog de David Manise